Dans le ministère Waddington, formé le 4 février 1879, Jules Ferry devient <br>ministre de l'Instruction publique; le 30 mars 1885, le deuxième cabinet Ferry <br>est renversé suite au désastre de Lang Son, en Indochine. Au cours de ces six <br>années, Ferry détient pendant cinq ans le portefeuille de l'Instruction <br>publique, il est président du Conseil trois ans deux mois vingt-cinq jours. <br>Cette stabilité est remarquable à une époque où les ministères se succèdent à <br>un rythme effréné. Le moteur? L'opportunisme politique~ c'est ainsi que le <br>centre républicain se désigne lui-même, fondant sa politique sur la mise en <br>place de réformes opportunes sans boulverser le régime et l'ordre social. Les <br>actions les plus vives sont à propos des libertés démocratiques, de... La politique économique et financière des républicains opportunistes est <br>qualifiée alors, et sans nuance péjorative, de politique d'affaires. Son axe <br>majeur est en effet l'accord sur les fondements du libéralisme économique. <br>Certains hommes d'Etat sont également de grands capitalistes. Parallèlement, <br>une autre pratique tend à se développer: les hommes d'affaires demeurent dans <br>l'ombre et recourent aux bons offices des politiciens, souvent d'autant plus <br>accessibles à la pression des milieux financiers qu'ils sont d'origine <br>modeste. Cependant, des scandales viennent entraîner de nombreux changements; <br>ainsi, en janvier 1882, sous le ministère Gambetta, éclate le krach de l'Union <br>générale, banque d'affaires fondée en 1878 et dont les capitaux venaient du... Maupassant pratique surtout la forme courte. Il écrit vers une émotion simple, <br>obtenant ainsi un effet de choque. On trouve souvent dans ses récits un <br>narrateur à la présence forte, tout à la fois régisseur, commentateur, juge. <br>Bel-Ami intervient en 1885 suite à une des plus intense période d'écriture de <br>l'auteur, soit entre 1882 et 1884.<br><br> Ainsi, Bel-Ami apparaît comme une oeuvre originale. Il marque l'achèvement de <br>l'évolution entre un naturalisme laid et brutal et un réalisme plus <br>compréhensif. Il est certainement la meileur oeuvre que l'auteur ait publiée <br>au cours de cette période. Il nous introduit dans un monde qui s'impose à nous <br>comme une réalité. Il ne s'oppose pas à des rêves et n'est pas artificiel,... Les allusions à l'actualité du moment faites par l'auteur ne pouvaient <br>échapper au lecteur contemporain, tant les faits concernés occupaient alors <br>les esprits et la vie politique.<br><br> La question coloniale, centrale sous le ministère Ferry, est ainsi largement <br>abordée ici. Maupassant était passionné par cette question: il avait visité <br>l'Algérie, avait couvert pour Le Gaulois la campagne de Tunisie,... L'affaire <br>du Maroc, qui permet à M. Walter de réaliser d'indécents profits, est une <br>allusion aux événements de 1881 et 1882 en Tunisie et à la campagne menée par <br>le ministère Ferry et ses partisans: "les favoris du chef du Conseil" (p.312). Face aux références nombreuses et souvent précises à l'actualité du moment, la <br>tentation est forte de supposer que le rapport entre la fiction et la réalité <br>de son temps est bien réel. Sous la forme de la satire, l'auteur attaque des <br>personnalités sans crainte de se voir inquiéter, mais par la même occasion il <br>suscite l'intérêt du lecteur qui se prend au jeu et cherche à rétablir le nom <br>véritable.<br><br> Le lecteur contemporain de Maupassant pouvait reconnaître des journalistes <br>célèbres à travers ceux que l'on rencontre dans le roman. L'auteur avait même <br>d'abord mentionné les noms des personnes réelles auxquels il substitua ensuite <br>des noms iventés. Ainsi, aux deux noms d'Albert Wolff et Aurélien Scholl,... Lorsque Duroy devient chef des Echos, le narrateur s'attarde à expliquer les <br>raisons pour lesquelles il a été choisi par M. Walter, selon le point de vue <br>de ce dernier sur le journalisme.<br><br> Comme l'orateur, l'échotier doit pouvoir toucher son public, l'enseigner et <br>lui plaire. Il a pour double souci la recherche de la vérité et la manière <br>d'exprimer celle-ci. La maquiller, pour peu que l'on satisfasse le public, <br>réclamerait beaucoup de talent et de rigueur. Ainsi faut il que "chacun <br>trouve, chaque jour, une ligne au moins qui l'intéresse, afin que tout le <br>monde les lise. Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à toutes <br>les professions, à Paris et à la Province, à l'Armée et aux peintres, au... Si la presse s'adresse à tous et cherche à intéresser le public le plus large <br>possible, c'est aussi parsqu'elle s'intéresse à tout le monde. Tout individu, <br>et en particulier tout individu de la société de boulevard, est en effet <br>susceptible d'être un jour la victime d'un journaliste indiscret. S'il y a une <br>réalité que le roman montre bien, c'est que tout est bon pour le reporter, <br>surtout s'il travaille pour les échos.<br><br> Les réflections sur l'indiscrétion et la vie privée que l'on trouve ici <br>révèlent que si la société de boulevard est voyeuriste, elle est également <br>victime de son propre voyeurisme. Telles sont les règles du jeu: si l'on veut <br>voir, il faut aussi être vu. C'est dans ce jeu pervers où chacun prend des... Les références constantes à l'actualité et aux vices du temps ainsi que la <br>multiplication des "clés" sont autant d'éléments qui mettent en évidence la <br>dimension critique du roman de Maupassant. En lisant Bel-Ami c'est bien une <br>critique sociale que nous lisons. Il y a en effet chez lui une volonté <br>affirmée de percer et de mettre au jour les mobiles les plus secrets du <br>comportement social des hommes. À travers le regard même du Duroy, nous <br>comprenons comment l'amour-propre et l'ambition peuvent être les seuls mobile <br>de l'acharnement à réussir. Nous comprenons également coment le regard des <br>autres influence la manière d'être des individus au sein de la société. Ces <br>thèmes du regard et de l'amour-propre sont au centre de la pensée des... Parlant de son métier de journaliste et de la nécessité de produire du texte <br>quotidiennement, Maupassant écrit à l'un de ses correspondants: "Je crois que <br>pour produire il ne faut pas trop raisonner. Mais il faut regarder beaucoup et <br>songer à ce qu'on a vu. Voir, tout est là, et voir juste.". Cette définition <br>du métier de journaliste et du secret de la réussite vaut également pour <br>l'écrivain. Si le regard du chronoqueur a tant d'aisance à percer les êtres, c'est aussi <br>que ceux-ci se laissent regarder, se donent à voir. Le monde parisien, le <br>monde du boulevard, est un monde où il faut voir et être vu pour avoir sa <br>place. <br><br> Par monde du boulevard, il faut entendre l'espace géographique et social dans <br>lequel les personnages de Bel-Ami évoluent. Le secteur de Paris où l'essentiel <br>de l'action se déroule est celui des grands boulevards (les VIIIe et IXe <br>arronissements), où sont regroupés les grands établissements bancaires et <br>financiers, les grands magasins, mais aussi un grand nombre de théâtres, <br>cabarets, restaurants et cafés célèbres de l'époque. C'est le quartier de... "À Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n'avoir pas de lit que pas d'habit". <br>Voici une règle que Duroy avait intégré. Regarder, être regardé, se regarder. <br>Il apprend vite à se mirer en "Monsieur" dès que l'occasion lui en est donnée <br>et ce suivant son ascention sociale; en effet, le miroir ne permet-il pas au <br>héros de s'examiner, de faire le point, aux différents moments de son <br>existence? Le thème de la ressemblance et du reflet est cher à Maupassant. Dans Bel-Ami, le miroir assure la duplication entre les deux éléments d'une <br>combinaison que sont l'être et son double. Néanmoins, il ne joue pas seul ce <br>rôle. Le couple Duroy/Forestier est lui-même un exemple de l'être et son <br>double (cf Les Personnages). À l'observation des personnages de Bel-Ami, on notera les références au monde <br>animal et aux instincs souvent sauvages. De fait, Maupassant semble vouloir <br>dresser un tableau des instincts les plus élémentaires et les plus <br>irrationnels de l'humanité. Reprenant ce thème à Balzac, il décrit un univers <br>où l'argent est le meneur de jeu.<br><br> L'homme d'affaires y accapare toutes les puissances puisque, fort de la <br>puissance que lui procure l'argent, il s'empare du pouvoir politique. Posséder <br>l'argent devient ainsi une nécessité vitale, la condition sine qua non de la <br>survie. L'univers capitaliste est vu comme un monde où l'on est prédateur ou <br>proie. On peut aisément comprendre l'influence de la société qui entoure Duroy, cet <br>univers dans lequel il évolue. Il s'agit ainsi là d'une loi biologique, d'une <br>loi naturelle, qui veut que le comportement d'un être soit lié à son <br>environnement et que la nature même de cet être évolue avec cet environnement <br>(loi de l'évolution). D'une certaine manière, Duroy est un véritable caméléon, <br>il sait s'adapter à son entourage. À partir des constats qu'il fait lui-même <br>ou qui lui sont suggérés, il se conforme parfaitement à l'univers du boulevard <br>parisien. La métaphore animale est présente tout au long du roman, et particulièrement <br>lorsqu'il s'agit de Georges Duroy.<br><br>Dès les premières pages il apparaît comme un animal de proie. Ainsi, le regard <br>qu'il jette sur les dîneurs attardés est définit comme "un de ces regards de <br>joli garçon, qui s'étendent comme des coups d'épervier". Il réunit les <br>caractéristiques du prédateur, oscillant entre le rapace et le fauve. Les <br>proies que constituent les femmes peuvent vainement s'acharner à résister, il <br>ne lachera pas prise. L'ascention sociale de Duroy est motivée avant tout par un instinct <br>irrépressible ou, plutôt par une association d'instincts qui ont tous pour <br>finalité la possession. Qu'il s'agisse de femmes, d'argent ou de gloire, Duroy <br>n'est jamais rassasié. <br><br> Dans le premier chapitre, mû par des désirs, sa personne n'est que désirs. Il <br>a besoin de plus en plus fort d'amour, il convoite l'argent des autres et à <br>ces envies s'ajoute une soif tenace... L'idée de boire un bock de bière <br>l'obsède et accapare ses pensées. Ainsi, l'ambition de Duroy s'inscrit avant <br>tout sous le signe du besoin et du manque. Produit d'une jalousie et d'un <br>manque ressenti à l'égard de la réussite des autres, il ressent ce... Le terme raison, du latin ratio, désigne les facultés mentales humaines sous <br>leur forme la plus élémentaire, celle du calcul. À la différence de la bête, <br>l'homme calcule, compte, estime, évalue... Or on compte beaucoup dans Bel-Ami <br>, à tel point que le calcul semble y être l'activité mentale la plus <br>développée.<br><br> Les premières pensées de Duroy concerne la manière dont il finira le mois, en <br>dépenssant au mieux ce qu'il lui reste d'argent. En observant les buveurs <br>attablés aux terrasses, il ne peut s'empêcher d'évaluer ce que leur poche doit <br>pouvoir contenir. Ces opérations de calcul et d'estimation reviennent <br>régulièrement au cours du récit. Un autre jeu hautement symbolique de cette société est celui qui occupe le <br>temps libre des journalistes et que Forestier collectionne religieusement, le <br>bilboquet. Si Maupassant fait avec ce trait une allusion à une pratique <br>répendue dans le milieu journalistique, il ne lui confère pas moins une valeur <br>dépassant la simple touche de couleur locale. Ici, chacun se jauge, c'est une <br>petite compétition qui semble annoncer la hiérarchie entre tous... Pour Duroy, <br>il joue un rôle comparable à celui que joue le miroir; il scande la <br>progression de l'action et reflète son évolution. De plus ce jeu représente <br>l'adresse (sociale), mais aussi une forte part de hasard et de chance quant à <br>sa réussite. Georges Duroy, petit employé sans le sou, rencontre Charles Forestier, ancien <br>camarade de régiment, devenu chroniqueur à La Vie Française. Ce dernier lui <br>fait miroiter la possibilité de travailler pour ce journal et l'invite à dîner <br>chez lui pour le lendemain, afin de lui faire rencontrer le directeur de son <br>journal ainsi que ses principaux collaborateurs. Dès lors, c'est le récit <br>d'une vie, d'une ascension sociale. Les origines normandes, l'argent, les <br>femmes ou bien les rencontres et les rivalités vonttout autant façonner notre <br>personnage. À l'instar du théàtre classique, le début du roman (les 2 premiers chapitres) <br>amène l'exposition du sens de l'action à venir ainsi que des personnages qui <br>graviteront autour du personnage principal. La rencontre avec Forestier et la <br>proposition d'emploi de celui-ci lancent l'action du roman. Le décor, le lieu <br>de l'action est planté à travers le panorama du monde du boulevard, champ <br>d'évolution des journalistes. L'articulation du récit en deux parties repose sur un seul personnage du <br>roman, Charles Forestier; sa présence puis son absence déterminent la <br>progression de l'action. Il apparaît comme la condition de la réussite de <br>Duroy. Cependant, cette présence bienveillante est également une entrave à sa <br>liberté et à son désir de conquête. À la fin de la première partie, le dernier <br>chapitre traite de la disparition de Charles, disparition en présence de son <br>épouse et de Duroy. Avec cette disparition, ce dernier est enfin libre de son <br>destin et il prend la place de Forestier, au journal et au foyer, puisqu'il <br>épouse Madeleine Forestier.<br><br> Mais Duroy parvient à peine à faire disparaître le souvenir de Forestier,... La narration du roman, écrit au passé et à la troisième personne, adopte le <br>point de vue du personnage principal, Duroy. Ce principe est la règle générale <br>pour les romans de Maupassant: le romancier choisit un personnage auquel il <br>s'identifie, dont on n'ignor aucun sentiment, aucun calcul, aucune réaction; <br>mais tout les autres personnages sont montrés à travers la vision qu'en a ce <br>personnage central. Tout d'abord, Georges Duroy est-il un héros ou un anti-héros? Du point de vue <br>de la structure dramatique du récit, il semble répondre à la définition du <br>héros en tant qu'être supérieur qui parvient à surmonter épreuves et <br>obstacles. Son ascension sociale peut très bien être comparée à une quête <br>héroïque. Cependant, là où le héros classique suscite sympathie et admiration, <br>Duroy semble apparaître d'avantage comme un personnage repoussoir. Mais dans <br>le cadre d'un monde où l'éthique et l'héroïsme ne peuvent coexister, Duroy ne <br>serait qu'un produit de son environnement, un héros à la dimension du monde <br>qui l'a fait naître. Duroy et Forestier forment en quelque sorte un couple complémentaire. <br>L'ancien camarade de régiment de Duroy lui assure les rôles de comparse et de <br>faire-valoir. Sur le plan social, Forestier lui est supérieur: il tient auprès <br>de lui le rôle du mentor, en lui offrant une position, lui faisant découvrir <br>le monde du journalisme et lui donnant les premières leçons qui lui ouvriront <br>les portes de la société parisienne. Les personnages féminis jouent, dans Bel-Ami, un rôle dramatique essentiel: <br>elles conditionnent la progression de l'action et l'ascension sociale de <br>Duroy. Chaque femme rencontrée puis séduite constitue une étape dans <br>l'entreprise de Duroy. C'est par les femmes qu'il réussit. Elles lui offrent <br>la protection bienveillante dont il a besoin. Le Patron apparaît comme la figure type du grand bourgeois, à la fois homme <br>d'argent et de pouvoir. Il représente ce à quoi Duroy tend, ce qu'il cherche à <br>être lui-même. N'y a-t-il pas un peu de l'auteur dans cette oeuvre de fiction? Celui-ci <br>n'aurait-il pas cherché à rendre compte de ses expériences à travers certains <br>personnages, et en particulier à travers son personnage principal, Georges <br>Duroy? Comme ce dernier, Maupassant est normand; comme lui il est "monté à <br>Paris". Comme lui, il a d'abord été un petit employé de bureau avant de faire <br>ses débuts dans le journalisme. À partir de ces éléments communs, on peut voir <br>dans certains passages ou simplement certaines notes des emprunts de l'auteur <br>à ses souvenirs ou à sa sensibilité...